« Drama Queens | Page d'accueil | L'air d'excitation ton sur ton (de vous) »

09.09.2008

20 kilomètres à l'ouest

Cinq ans d’errance dans le désert de Kalandra. J’ai marché nuit et jour, sans cesse, sans répit, sans ressource aucune. Je n’avais que peu de vivres et point de monture.

EAU04_240-survie-desert.jpg

Cinq années se sont écoulées depuis que je quittai Udrel, cité infernale qui m’a vu naître. Je ne peux que m’en rappeler encore. Dans l’hystérie collective, je fus porté par des dizaines de bras velus vers la porte massive de la cité. Maître Ambigual me donna une mission dont je ne devais que revenir victorieux. Udrel, berceau de lave et de cendres, Udrel, je ne reviendrai jamais.

Je devais marcher vers la terre des Hommes, tel était mon but. Je n’avais pour objectif que de voir les mille lumières du pays de gaîté, pays de la vierge dorée, Tendir, terre des humains.

Je gardai en tête les enseignements du temps et je les utilisai pour compter. Je comptai le nombre des années sans me soucier de leur poids. Du blanc commence maintenant à percer ma capiscoque, pour la recouvrir des vestiges du temps passé.

En l’an un, je courais encore, fort de ce que m’a appris maître Ambigual, fort de mes ambitions encore fraîches, fort de ma soif de voir la tour de Tendir jaillir de nuit, telle un monument à ma gloire, ahurissant de beauté, au beau milieu du désert.

En l’an deux, je me rendis compte de la présence d’Angzu, démon du nord des vastes terres d’Udrel, à l’intérieur de moi. Angzu, chétif être brun aux crocs acérés, avide de sang et de mort, s’immisça par la brêche qu’ont ouverte la faim, la soif et la fatigue dans mon esprit, et y élut refuge. Ambigual, pressentant que je ne remplirai jamais la mission qu’il me confia, envoya Angzu par une sombre après-midi d’hiver me pourchasser et lire dans mon esprit. En l’an deux précisément, Ambigual sut que je me dirigeais vers la cité de Tendir et se résigna à compter sur Angzu pour m’en empêcher.

En l’an trois, j’étais Angzu. J’eus beau me battre mais cet être sorti de l’enfer finit par posséder mon âme. Angzu ne vit que peu de temps sans se nourrir d’âmes de mortels. Je dus donc me rabattre sur les dizaines de paisibles voyageurs que je rencontrai le long de mon périple. Je dus, que Dieu me pardonne, semer mort et destruction. Au cours de mes brefs instants de lucidité, je me plaisais à entendre les récits des êtres de tous horizons que je rencontrai. C’est ce qui a empêché Angzu de me barrer définitivement la route. J’entendis la légende de Sorlak le sage. On me raconta qu’il pouvait apparaître de nuit dans les rêves des voyageurs se dirigeant vers Tendir, pour leur enseigner les codes de la terre des Hommes. J’entendis tellement de belles choses sur les feux de la cité qu’Angzu ne pouvait plus m’empêcher de marcher. Il devait se nourrir, je le nourrissais, et je marchais encore et encore.

C’est en l’an quatre que les vastes étendues de dunes et de roches du désert de Kalandra commencèrent à s’estomper pour laisser apparaître les premières traces de verdure. Le soleil commença à disparaître et les premiers nuages annonçant que ma route touchait à sa fin commencèrent à verser des gouttelettes nourricières sur mon corps asséché. Je bus, et il but avec moi. Je me nourris de maigres racines, et il se nourrit avec moi.

Cinq années.

En l’an cinq, il mourut. J’étais à 20 kilomètres à l’ouest de la terre des Hommes et je voyais déjà la tour, encore plus belle que dans mes rêves, bleue. Sa lumière éclairait les terres à la maigre végétation qui annonçaient la fin imminente du périple dans le désert de Kalandra. Cette nuit-là je dormis profondément. Au petit matin, Sorlak fit son apparition, et balaya d’un revers de main Angzu, chairs et âme. Il était là, me regarda et me dit ce que vous savez. De son doigt il me montra la direction d’un champ de fleurs dont je pouvais difficilement discerner la couleur dans la pénombre de ce désert sans soleil. Dans ce champ je me suis retrouvé, accroupi, souriant en tenant la tige d’une tulipe, et humant avec délectation son odeur. Je me regardai, je me compris, je me levai et me suivis.

Enfin fusionné avec moi-même, je voyais enfin Tendir jaillir telle un diamant au milieu de ces sables piétinés, je voyais enfin la terre des Hommes, j’étais entier, je courais vers les portes blanches de la cité de la vierge dorée et je riais, riais…

Commentaires

sublime...

Ecrit par : ORchea | 09.09.2008

Ecrire un commentaire